« Reset Modernity ! » Dans une exposition des plus stimulante au ZKM à Karlsruhe, Bruno Latour nous invite à explorer Gaïa et à « réinitialiser » notre relation à la Terre. À imaginer un nouveau monde.

Il est des expositions, comme de certains livres, oeuvres ou rencontres, d’où l’on ressort avec plus de questions que de réponses. Ce sont les plus fortes souvent. Reset Modernity !  proposée actuellement au ZKM | Zentrum für Kunst und Medientechnologie Karlsruhe est de cette trempe. Une passionnante et stimulante proposition de Bruno Latour et de son équipe. Une conclusion (provisoire j’espère) à un cycle non moins revigorant d’expositions et de rendez-vous proposés pendant un an de l’été 2015 à l’été 2016 par Peter Weibel, et les équipes du ZKM, dans le cadre de Globale / Digitale.

À voir également en complément, les expositions : Territorial Agency : Museum of Oil et Armin Linke : The appearance of that which cannot been seen, tell 2.

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Reset Modernity ! est une exposition-expérience bouleversante, au sens presque premier du mot, faite pour tenter de changer notre regard sur notre monde. Une proposition pour essayer de rendre sensible, au travers d’une sélection d’oeuvres et d’installations, le désarroi que nous éprouvons à ne plus avoir de repères et le besoin de « cartographier » à nouveau la terre avec de nouveaux outils et une approche nouvelle, de « réinitialiser » notre relation avec la terre. De réparémétrer notre rapport au monde. De revoir notre façon de faire « société ».

Pour aller vite, disons que Bruno Latour, dans la suite de ses travaux menés depuis des années en tant que philosophe et anthropologue, considère que notre monde tel qu’appréhendé depuis longtemps, celui du « globe », celui que l’homme pensait maitriser et dominer, à force d’exploitation des ressources et de volonté de progrès mal maîtrisé parce que mal évalué (l’homme étant placé au-dessus de tout) est au bord d’une « apocalypse ». Les dérèglements climatiques et écologiques étant les signes concrets et des preuves pour le moins implacables.

À l’entrée de l’exposition, la vidéo de Pauline Julier donne le ton… | Pauline Julier, after. (2012, vidéo, 8,33mn)

Il est temps de reconsidérer la place de l’homme sur terre. Pas au-dessus de la terre, mais au-dedans. Il est temps de remettre les mains, les pieds et la pensée dans le sol de la terre. Aller voir ce qui se passe au plus profond. Il est temps de faire face à Gaïa. Préciser que « Gaïa » est un terme repris et reformulé par Bruno Latour, à la suite de l’écologiste anglais James Lovelock, pour tenter définir la terre comme un ensemble complexe (géographique, écologique, économique, social, politique…) avec lequel il faut trouver un nouvel équilibre. Ne pas entendre Gaïa ici, comme le mot est de plus souvent utilisé par certains, dans une acception, disons, plus New Age. Ici il est question de reformuler une géographie, une géopolitique. Ce que Bruno Latour appelle une « gaïagraphie », une « gaïapolitique ». Car s’il est juste capital de réinitialiser nos instruments et notre vision du monde, il est vital de la transformer en une politique.

No Future, Vive l’Avenir

Nous vivons une époque qui présente certaines similitudes avec les XVe/XVIe siècles. Pourrons-nous aussi imaginer et construire une « renaissance » ?

« Nous découvrons une nouvelle terre, qui n’est pas en extension, qui s’ajouterait aux autres terres, mais une terre en intensité en quelque sorte. C’est la terre qui a une nouvelle forme, qui sous nos propres pas — une terre que l’on croyait connaitre — se trouve en situation d’agitation et de modification qui dépasse nos capacités de cartographier, d’enquêter, qui exige — et c’est un des points très importants pour nous à Sciences Po —, la fusion, du moins la collaboration des disciplines de de sciences sociales, économiques et scientifiques. À partir du moment où les humains sont devenus une force géologique, la distinction entre sciences sociales et sciences naturelles n’a plus beaucoup de sens.

La politique de développement et de conquête de l’Empire espagnol au XVIe siècle, résumée par la devise « Plus ultra », toujours en vogue, continuée et accentuée depuis, doit laisser la place à un « plus intra ».

Il va falloir aller à l’intérieur des conditions de vie, dans un espace et dans un temps qui ont changé de forme, développer des habitudes d’innovation très profondément différentes de celles que nous développions quand nous avions un « futur ».

Tout est instable désormais ! Après avoir connu une « géopolitique stable » (on s’égorgeait dans un cadre somme toute stable — géo restait stable, la politique bougeait), maintenant avec une « gaïapolitique », les deux choses sont instables : la politique et la terre. »

– Bruno Latour.
Propos retranscrits à partir d’une conférence
No Future. Vive l’Avenir. Le futur, la prospective et l’innovation,
le 4 décembre 2013 à Sciences Po à Paris

Je n’aurai pas la prétention de résumer ici la pensée complexe, mais extraordinairement vivifiante, proposée par Bruno Latour, et vous invite à fréquenter par vous-même ses livres et conférences, et évidemment l’exposition Reset Modernity ! présentée jusqu’au 21 août 2016 au ZKM à Karlsruhe.

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Ci-dessus : Les premières pages du fieldbook (carnet de terrain et d’observation cher aux anthropologues) qui accompagne l’exposition (cliquez sur l’image pour agrandir).
Le fieldbook (PDF) peut être téléchargé sur le site du ZKM
en version allemande : ici
en version anglaise : ici

« Que faire quand on s’est perdu et que la boussole sur le smartphone s’affole ? On effectue alors un « reset », une réinitialisation ! La façon de s’y prendre dépend de l’instrument autant que de la situation. Dans tous les cas, on devrait garder son calme et suivre scrupuleusement la notice d’utilisation. À la fin, le compas devrait pouvoir à nouveau capter un signal.

Cette exposition vous propose d’effectuer quelque chose d’équivalent : un « reset » de quelques instruments, du-moins, qui captent et tracent les signes confus envoyés par notre époque. Certes, ce que nous essayons de recalibrer n’est pas aussi simple qu’un compas. Nous essayons de revoir le principe de représentation utilisé jusque là par les modernes pour cartographier le monde.

Les modernes avaient proposé une solution pour différencier le passé et le futur, le Nord et le Sud, le progrès et la régression, ce qui est radical et ce qui est conservateur. Mais dans un temps de profonde mutation écologique, l’aiguille de la boussole s’emballe, et ne propose plus guère d’orientation. C’est pourquoi il est temps d’opérer un « reset ». Arrêtons-nous un moment pour appliquer des méthodes, des « procédures » pour trouver de nouveaux « capteurs » avec lesquels nous pourrons recalibrer nos détecteurs et nos outils. Cela afin de sentir à nouveau où nous sommes et vers où, peut-être, nous voulons aller. Nous ne garantissons toutefois rien : il s’agit d’une expérience, une expérience de la pensée. Une exposition de la pensée. »

— Bruno Latour et équipe
extrait du fieldbook Reset Modernity !
(traduction : alain walther)

Le parcours dans l’exposition est réparti en six « procédures », dédiées chacune à l’un des aspects de la réinitialisation, du « reset ».

Quelques images de l’exposition Reset Modernity ! (cliquez sur les images pour agrandir)

Extrait du film documentaire Leviathan (2012) de Véréna Paravel und Lucien Casting-Taylor présenté dans l’exposition.
Fascinant et glaçant.

The toaster project, un film de Thomas Thwaites (2011)

L’après-midi passée au ZKM ne m’a pas suffi pour explorer l’ensemble des pistes. Cela permet une première cartographie des propositions artistiques, de continuer tranquillement la réflexion de retour à la maison, puis retourner voir l’exposition 🙂

Deux autres expositions complètes Reset Modernity !

Territorial Agency : Museum of Oil

Armin Linke : The appearance of that which cannot been seen, tell 2

 

Informations pratiques

Reset Modernity !
jusqu’au 21 août 2016
au ZKM à Karlsruhe (Allemagne)

Site du ZKM

Site de Bruno Latour

Site de l’Enquête sur les modes d’existence

Sur Twitter, suivre @AIMEproject et / ou !

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À l’occasion de la présentation de l’exposition, un catalogue est paru aux éditions The MIT Press (uniquement en anglais). Plus d’informations

 

Quelques conférences de Bruno Latour :

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Conférence de Bruno Latour au ZKM, 16 avril 2016
Next Society – Facing Gaïa : Which Aesthetic for the Gaïa Hypothesis ?
(pour voir la vidéo, cliquez sur l’image)

No Future. Vive l’Avenir. Le futur, la prospective et l’innovation,
Conférence de Bruno Latour, le 4 décembre 2013 à Sciences Po à Paris.

Bruno Latour : « Ce que le numérique fait aux humanités » 
Les grandes conférences Del Duca, 19 novembre 2014 à la Bibliothèque nationale de France à Paris

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