Bienvenue à Hénin-Beaumont ! Entretien avec Claire Audhuy

Depuis trois mois, Claire Audhuy, auteure de pièces de théâtre documentaire (« Les migrantes », « Frères ennemis », « Dieu les caravanes et les voitures », « Pas de chips au paradis »,…) et directrice artistique de la Compagnie Rodéo d’âme, travaille avec des élèves, des jeunes, notamment primo-arrivants, à l’écriture d’une pièce « Bienvenue à Hénin-Beaumont » dans le cadre d’une résidence d’écriture mise en place par des structures de l’éducation nationale.

Elle vit au quotidien, avec l’ensemble des citoyen.ne.s, la réalité d’une ville qui se veut être un laboratoire social, politique et culturel des principes de son parti. Une ville qui, entre autres, en 2016 a voté et mis en place la charte « Ma commune sans migrants ».

Dans l’entretien, Claire Audhuy évoque la vie quotidienne à Hénin-Beaumont, les tensions incessantes avec les structures culturelles de la municipalité, la réalité d’une mise sous tutelle idéologique, et surtout, les actions concrètes des citoyen.ne.s sur le territoire Hénin-Carvin pour combattre les préjugés érigés en principe par un parti et la municipalité.

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Nombreuses sont les actions de fraternité et de solidarité pour ne pas laisser hors de la communauté, celles et ceux qui sont exclus par la volonté d’une municipalité, et une partie des électeurs. Fortes et déterminées sont les énergies. Et si parfois, la fatigue et la lassitude se font ressentir, vite d’autres mains se proposent de prendre le relai. Résister au jour le jour, chacun avec ses moyens.

Difficile en écoutant le témoignage de Claire Audhuy de ne pas entendre résonner d’autres moments de l’histoire. Difficile de ne penser au texte « On a besoin d’un fantôme » de Hanuš Hachenburg, une pièce de théâtre satirique écrite en 1943 par un adolescent en déportation, redécouverte lors de ses enquêtes pour son mémoire autour des « Théâtres de l’extrême », qu’elle a fait traduire en français, et mise en scène en 2016.

L’entretien avec Claire Audhuy a été réalisé le samedi 8 avril 2017 dans les jardins de Lieu d’Europe à Strasbourg, après la lecture de sa pièce « Dieu, les caravanes et les voitures » dans le cadre de la Journée internationale des Roms.

Vidéo de Claire Audhuy en action « collage / affichage – les migrantes » à Hénin-Beaumont (avril 2017)

Voir le reportage d’ILTV – La télé au cour du bassin minier sur projet mené par la classe allophone du collège Gérard Philippe d’Hénin-Beaumont avec Claire Audhuy (avril 2017)

site de la Cie Rodéo d’âme

Prochaines représentations de la pièce « Les migrantes »
Jeudi 27 avril 2017 à 18h30
au collège Gérard Philipe à Hénin-Beaumont (version spectacle )
Vendredi 28 avril 2017 à 20h
au Métaphone de #Oignies ( Version spectacle)

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« Reset Modernity ! » Dans une exposition des plus stimulante au ZKM à Karlsruhe, Bruno Latour nous invite à explorer Gaïa et à « réinitialiser » notre relation à la Terre. À imaginer un nouveau monde.

Il est des expositions, comme de certains livres, oeuvres ou rencontres, d’où l’on ressort avec plus de questions que de réponses. Ce sont les plus fortes souvent. Reset Modernity !  proposée actuellement au ZKM | Zentrum für Kunst und Medientechnologie Karlsruhe est de cette trempe. Une passionnante et stimulante proposition de Bruno Latour et de son équipe. Une conclusion (provisoire j’espère) à un cycle non moins revigorant d’expositions et de rendez-vous proposés pendant un an de l’été 2015 à l’été 2016 par Peter Weibel, et les équipes du ZKM, dans le cadre de Globale / Digitale.

À voir également en complément, les expositions : Territorial Agency : Museum of Oil et Armin Linke : The appearance of that which cannot been seen, tell 2.

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Reset Modernity ! est une exposition-expérience bouleversante, au sens presque premier du mot, faite pour tenter de changer notre regard sur notre monde. Une proposition pour essayer de rendre sensible, au travers d’une sélection d’oeuvres et d’installations, le désarroi que nous éprouvons à ne plus avoir de repères et le besoin de « cartographier » à nouveau la terre avec de nouveaux outils et une approche nouvelle, de « réinitialiser » notre relation avec la terre. De réparémétrer notre rapport au monde. De revoir notre façon de faire « société ».

Pour aller vite, disons que Bruno Latour, dans la suite de ses travaux menés depuis des années en tant que philosophe et anthropologue, considère que notre monde tel qu’appréhendé depuis longtemps, celui du « globe », celui que l’homme pensait maitriser et dominer, à force d’exploitation des ressources et de volonté de progrès mal maîtrisé parce que mal évalué (l’homme étant placé au-dessus de tout) est au bord d’une « apocalypse ». Les dérèglements climatiques et écologiques étant les signes concrets et des preuves pour le moins implacables.

À l’entrée de l’exposition, la vidéo de Pauline Julier donne le ton… | Pauline Julier, after. (2012, vidéo, 8,33mn)

Il est temps de reconsidérer la place de l’homme sur terre. Pas au-dessus de la terre, mais au-dedans. Il est temps de remettre les mains, les pieds et la pensée dans le sol de la terre. Aller voir ce qui se passe au plus profond. Il est temps de faire face à Gaïa. Préciser que « Gaïa » est un terme repris et reformulé par Bruno Latour, à la suite de l’écologiste anglais James Lovelock, pour tenter définir la terre comme un ensemble complexe (géographique, écologique, économique, social, politique…) avec lequel il faut trouver un nouvel équilibre. Ne pas entendre Gaïa ici, comme le mot est de plus souvent utilisé par certains, dans une acception, disons, plus New Age. Ici il est question de reformuler une géographie, une géopolitique. Ce que Bruno Latour appelle une « gaïagraphie », une « gaïapolitique ». Car s’il est juste capital de réinitialiser nos instruments et notre vision du monde, il est vital de la transformer en une politique.

No Future, Vive l’Avenir

Nous vivons une époque qui présente certaines similitudes avec les XVe/XVIe siècles. Pourrons-nous aussi imaginer et construire une « renaissance » ?

« Nous découvrons une nouvelle terre, qui n’est pas en extension, qui s’ajouterait aux autres terres, mais une terre en intensité en quelque sorte. C’est la terre qui a une nouvelle forme, qui sous nos propres pas — une terre que l’on croyait connaitre — se trouve en situation d’agitation et de modification qui dépasse nos capacités de cartographier, d’enquêter, qui exige — et c’est un des points très importants pour nous à Sciences Po —, la fusion, du moins la collaboration des disciplines de de sciences sociales, économiques et scientifiques. À partir du moment où les humains sont devenus une force géologique, la distinction entre sciences sociales et sciences naturelles n’a plus beaucoup de sens.

La politique de développement et de conquête de l’Empire espagnol au XVIe siècle, résumée par la devise « Plus ultra », toujours en vogue, continuée et accentuée depuis, doit laisser la place à un « plus intra ».

Il va falloir aller à l’intérieur des conditions de vie, dans un espace et dans un temps qui ont changé de forme, développer des habitudes d’innovation très profondément différentes de celles que nous développions quand nous avions un « futur ».

Tout est instable désormais ! Après avoir connu une « géopolitique stable » (on s’égorgeait dans un cadre somme toute stable — géo restait stable, la politique bougeait), maintenant avec une « gaïapolitique », les deux choses sont instables : la politique et la terre. »

– Bruno Latour.
Propos retranscrits à partir d’une conférence
No Future. Vive l’Avenir. Le futur, la prospective et l’innovation,
le 4 décembre 2013 à Sciences Po à Paris

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